Dans le fin fond d’un trou de Virginie

Vendredi dernier matin, rendez-vous à la station de métro East falls church à 9h30 pour un entretien avec un couple de retraités, qui doivent m’y “pick up” en voiture et me ramener à la maison familiale pour discuter.

Mal préparée, je me dis qu’à cela ne tienne, meuf, vas-y tôt, à la station de métro, installe toi douillette dans l’un de ces star bucks qui orne tous les coins de rue ici, et prépare, armée d’un café (il faut toujours dire non quand on te demande si tu veux genre de la vanille du crumble du brownie et de la vitamine F aussi), ton entretien. Je suis, à ce moment là, abîme de bêtise, fière comme un pape: les neuf heures pétantes n’ont pas encore sonnées (elles ne le seront du reste jamais) que j’arrive, transpirante mais victorieuse, à la dite station. 

L’air est cristallin, qui filtre le radieux soleil automnal dans de minuscules petites étoiles rayonnant sur les visages des gentils indigènes ! Cet homme est ma foi bien emmitouflé - bien normal me direz vous, c’est là le signe d’un environnement sain - l’air pur de la campagne, en somme. Je me dirige vers la sortie, pleine de cette assurance agréable mais détestable que procurent le sentiment des choses bien faites et l’observation affectée des bienfaits de dame nature.

Loin d’une sorte d’Eden (manifestement, très, très loin), je prends progressivement conscience que je me situe en réalité dans un des trous les plus obscurs de Virginie. Ni une ni deux, aussi vive que le lynx, bien qu’en déficit patent de caféine,  je me rends compte du piège: mais si biensûr, me voilà téléportée, d’un coup d’un seul, dans le pays de Dawson (’s creek pour les anglophones). Celui où tout le monde est blanc et riche et gentil (sauf le père drogué!, malheureux, de la petite brune torturée intello, mais il est bien vite évincé des lieux harmonieux), où les mecs exhibent leurs cheveux blonds dans des coupes improbables sans se prendre d’amende, où les ados dépriment pas trop parce qu’ils décompressent en faisant du bateau, où la nature verdoyante et libre n’est que la métaphore o combien éprouvée d’une sorte de vitalité et de naïveté que l’homme urbain moderne a perdu salaud, et où les voitures gigantesques arborent insolentes des capots à la hauteur de ta tête (si t’es un peu grand).

Toujours est-il que dans ce monde, il n’y a pas de café, ni même de coffee to go, dans les environs - que des maisons individuelles, des rues de la taille de nos autoroutes et les moutons seront bien gardés. Je me retrouve, pimpante décrépie, à arpenter le trottoir à neuf heures, hélant le passant en quête de quelque réconfort. Mes doigts deviennent violets (il fait supra froid et j’avais enlevé mon pull dans le métro et là j’avais tellement froid que j’osais pas enlever ma veste pour mettre mon pull). Bientôt, l’inéluctable se dessine clairement : ce n’est non pas un doigt, que je vais perdre, non pas deux doigts, que je vais perdre, non pas - en un mot, c’était la vie, que j’allais y laisser, si cette chienne de dame nature continuait de refermer sur mon arthrite naissante ses sales doigts tout froids. Bitch.

Non, dieu des Wasp, non, ne me laisse pas mourir ici, tu vois bien que je suis blanche, chrétienne, pas riche mais pas pauvre ! Ce serait totalement injuste - enfin, juste, mais injuste par rapport à l’injustice habituelle quoi tu vois ! Tu vois bien que je serais une anomalie, il n’y a guère que le gros black aveugle qui donne les journaux gratuits qui soit dehors aussi longtemps à cette heure-ci ! Je titube, je le sais je le sens ! - la fin est proche.

Des mots, ressassés chaotiques dans ma tête navire déserté déjà par ma raison traitresse opportuniste - non Catherine tu ne mourras pas ici non, penses à tout ce que t’as fait jusque là - traverser une autoroute à pieds la nuit (con, je déconseille), parvenir à te faire payer par Pöle Emploi (je déconseille aussi)… t’as pas fait tout ça pour rien, meuf. (Bien entendu, j’avoue, à ce moment là j’ai pensé aux candidatures maitres de conf et CNRS, et j’ai presque préféré mourir tout de suite, pensant devoir repasser par la case pole emploi) Dans un dernier élan, je me hisse que dire je me traine péniblement telle un GI en mal de vietnam jusqu’à une oasis ensoleillée, près des poubelles géantes. Bien qu’encore fébrile, je sens que je me régénère, mes orteils dégèlent, mes yeux arrêtent de pleurer, mon nez rouge de couler, je reviens à la vie. Là, c’était moins deux Pedro.

Sur ce, j’aperçois au loin un mec avec une pancarte toute cheapos avec mon prénom inscrit dessus au feutre d’enfant, tel un mirage inversé sur désert de glace. Sauvée, me voilà sauvée, pour de bon - mes interlocuteurs sont là - et qui plus est, normaux, dans une voiture de taille normale, sans inscription flippante dessus*, avec du chauffage à l’intérieur. Arrivés à bon port après une demi heure de route, ils me proposent une bonne cup of coffee et des cookies home made par madame.

Une fois que j’avais repris des forces, j’ai pu jouer à l’américaine (je m’étais même déguisée en américaine pour l’occasion) et leur dire qu’ils avaient été trop cool. awesome, quoi**.

* en même temps des fois c’en est extrêmement drôle. preuve par l’exemple:

KNOW JESUS KNOW HEAVEN. NO JESUS NO HEAVEN.

**je sais “quoi” ce n’est pas très joli, mais je pouvais pas dire awesome en somme, ça aurait fait fausse répétition nulle.

  1. lebleuduciel posted this